STAN L’ÉCHAUDÉ (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

On était précisément dans la canicule du diable, et c’était le jour même de Skaraoskî, où l’empereur des diables avait donné l’ordre à tous les diablotins, ses sujets, de regarder de tous leurs yeux où ils pourraient bien fourrer leur petite queue entre les hommes (1). Aussi tous les méfaits qu’ils perpétrèrent, ce jour-là, nul ne saurait les dire ! L’un pourtant de ces diablotins s’était piètrement acquitté de sa tâche; il rôdait par la forêt, n’osant se représenter devant son maître. Comme il errait tout penaud à l’aventure, il tomba sur la piste de notre gars, et, mourant de faim, il avala d’une bouchée les restes de son déjeuner. Puis, n’ayant plus que faire, il retourna chez son maître, l’oreille basse et la queue entre les jambes, et attendit que son tour vint de rendre compte des prouesses accomplies depuis le matin.

— Eh bien, ça a-t-il bien marché pour toi aussi, mon garçon? interrogea Skaraoski.

— Ma foi, Monseigneur, pardonnez-moi, il n’est venu qu’un seul chrétien aujourd’hui, dans la forêt où j’ai fait ma battue, et je n’ai vu que les traces de ses pas. Bienheureux encore d’avoir trouvé sur sa piste une boule de mamaliga pour assouvir ma faim!

— Tout diable que tu es, tu n’es guère malin !
Ne sais-tu pas ce que l’homme a dit, en abandonnant sa boule de mamaliga?

— Mon Dieu, non, je l’ignore, Monseigneur.

— Ah! tu l’ignores; c’est donc moi qui te l’apprendrai. Eh bien, voici ce qu’il a dit, l’homme : Que celui qui mangera ce reste en remercie le Ciel !… Est-ce là ce que tu as fait ?

— Pour ça, non, Monseigneur!

— C’est ainsi ? Alors tu peux t’en rapporter à moi; je trouverai remède à ta bêtise. Sans plus tarder, tu vas repartir et tu serviras cet homme-là, pendant trois années de suite, avec fidélité; tu lui obéiras, quoi qu’il te commande. Tu ne concluras pas marché d’argent avec lui, mais au bout de ton terme, tu demanderas la permission d’emporter de la maison ce que tu voudras, A toi de voir que cette chose-là soit justement celle qui est nécessaire pour réparer le plancher de l’enfer, qui commence à pourrir sur les bords. Ainsi va-t-en, et nous verrons si l’esprit te viendra de réclamer ce qui convient.

— On y va, on y va, Monseigneur!

Puis il courut, courut, jusqu’au fin fond de l’enfer, pour voir ce qui pouvait bien y manquer; ensuite il se rendit chez Stan le célibataire.

Dès qu’il fut proche de la maison, il se transforma en un petit garçon de huit à neuf ans.
Stan était sur le seuil de sa demeure, et voyant les chiens se jeter sur le pauvre bambin, qui de peur avait grimpé au poteau de la porte (2), il lui cria :

— Qu’est-ce qui t’amène ici, mon garçon? Que me veux- tu?

— Rien, mon petit père, si ce n’est que je cherche à me placer… Oh! une toute petite place!

— S’il en est ainsi, j’ai presque envie de te prendre à mon service, bien que ta frimousse ne me revienne pas trop. Comment t’appelles- tu et que demanderais-tu de gages par an?

— Moi , je ne me place pas pour un an seulement. Si vous voulez de moi, prenez-moi pour trois ans, afin que j’aie le temps d’apprendre quelque chose jusqu’au jour où je sortirai de chez vous. Vous me donnerez gîte, table et habit, et quand mes trois années seront finies, vous me laisserez emporter à mon choix une chose quelconque de chez vous.

— Drôle d’idée! Mais s’il te prenait fantaisie d’emporter aussi mon âme?

— N’ayez peur, je né vous demanderai rien qui vous fasse besoin !

— Eh bien, tope! à condition que tu sois laborieux et fidèle.

à suivre…
STAN L’ÉCHAUDÉ (3)

NOTES :

(1 C’est-à-dire mettre la brouille entre les hommes, populaire.
Ceux qui tirent le diable par la queue savent ce que c’est qu*avoir affaire avec ce néfaste appendice. En Hongrie, un dragon de malheur poursuit les hommes, et quand on a du guignon, on dit : « Sur toutes mes chances le diable met sa queue ».
L’Apocalypse (Chap. XI, 4) parle d’un diable qui, d*un seul coup de queue, balaie du ciel le tiers des étoiles.

(2) Il s’agit de la porte qui ferme la clôture de la cour autour de la maison. Ces clôtures sont en planches ou en clayonnage, avec des portes grossièrement sculptées, qui jouent autour de deux poteaux surélevés.

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