STAN L’ÉCHAUDÉ (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

CONTE

Il était une fois un homme entre deux âges, qu’on appelait Stan (1). N’ayant jamais connu ni père ni mère, il avait vécu dès son enfance au milieu d’étrangers, sans le moindre parent qui lui vint en aide.

Après avoir longtemps couru le monde, gagnant tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, il était devenu, dans un grand et beau village, le fermier d’un boyard, et ayant servi avec fidélité jusqu’à l’âge de trente ans environ, il avait épargné sou par sou quelque argent. Alors il s’acheta un chariot avec une paire de bouvillons, une petite vache laitière et une douzaine d’agnelets, Il ne tarda pas non plus à se bâtir une maisonnette pour ses vieux jours, — car depuis quelque temps déjà il avait quitté son maître et travaillait pour son propre compte.

Et cela allait bien, on peut le dire, attendu qu’il était laborieux en diable. Toutefois il lui pesait d’être toujours seul, seulet, n’ayant qui laisser à la maison pour soigner le petit bétail et le ménage. Mais que faire, on ne peut pas tout avoir; et puis, qui sait, peut-être plus tard Dieu lui en donnerait-il davantage. 

Quoi qu’il en soit, les jours de fête surtout, n’ayant rien à faire, l’ennui le prenait plus que jamais; aussi lui vint-il à l’esprit de se marier. Mais, en y songeant, il se rappelait toutes les misères qu’avaient endurées et celui-ci et
celui-là de par leur femme, et alors l’envie lui en passait. De cette sorte, il renvoyait son projet tantôt de l’automne à l’été, tantôt du printemps à l’hiver, et de saison en saison le temps s’écoulait et Stan restait toujours célibataire. Mais
vous savez ce qu’on dit : jusqu’à vingt ans, l’homme se marie; de vingt à vingt-cinq, ce sont les autres; de vingt-cinq à trente, c’est une baba (2); et au-dessus de trente, c’est le diable qui s’en mêle.

Or, c’est justement ce qui arriva à notre homme, et voici comment.

Un jour qu’il s’était levé de bon matin et qu’il avait serré du fromage et de la mamaliga (3) dans sa besace, il mit le joug aux bœufs et partit, à la grâce de Dieu, pour la forêt, d’où il voulait ramener un chariot de bois. Après qu’il l’eut bien chargé, il mangea un morceau, et, une fois rassasié, laissa sur place les reliefs de son repas, une boule de mamaliga au fromage, en se disant que peut-être quelque affamé, passant par là, la trouverait et en remercierait le Ciel.

Il s’était à peine remis en route pour la maison, qu’un orage épouvantable se leva, comme si la colère de Dieu éclatait.

à suivre…
STAN L’ÉCHAUDÉ (2)

NOTES :

(1) Diminutif de Stefan, Etienne.
(2) Au pluriel babe. Nom qu’on donne, à la campagne, aux vieilles femmes, qui jouent volontiers, en Roumanie comme ailleurs, le rôle d’entremetteuses matrimoniales.
(3) La boule (botz) de mamaliga, dont il sera question plus loin, est pétrie de fromage et de cette bouillie de maïs qui forme la base de la nourriture du paysan.

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