Les douze filles de l’empereur (7)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

La nuit venue, les douze filles de l’empereur partirent donc pour la danse, avec le nouveau prétendant. Or la première condition de réussite pour lui, c’était de ne pas tomber en chemin; aussi prit-il bien soin de ne pas trébucher, — il s’en gara comme du chaudron à mamaliga (1). Ils arrivèrent sans accroc au palais enchanté. On dansa jusqu’à l’aube, puis on se mit à table, comme par le passé. A lui aussi, on lui présenta la coupe magique, où ses prédécesseurs avaient bu le philtre qui leur avait ôté le sens et le jugement.
Alors Fêt-Frumos, qui était prévenu, tourna vers sa bien-aimée des yeux pleins de larmes, mais tout brillants de l’amour qui le consumait, et d’une voix tendre il lui demanda grâce :
— Veux-tu que je succombe, moi aussi, et pour l’amour de toi? Est-ce donc un cœur de glace que le tien?
— Non, mon cœur n’est plus de glace; au feu du tien il a fondu!… Ne bois pas, je t’en conjure; je préfère être jardinière avec toi, qu’impératrice sans toi! »
A ces mots, Fêt-Frumos, éperdu de joie, jeta le breuvage par-dessus son épaule ; et s’agenouillant devant elle :
— Ne craignez rien, princesse, car vous ne serez jamais, jamais jardinière!
Aussitôt ces paroles prononcées, le charme fut rompu- Le palais ensorcelé s’évanouit,  comme s’il n’avait jamais existé; ils se retrouvèrent tous dans le palais même de l’empereur, les douze princesses, Fêt-Frumos et les autres prétendants. 
Et quand l’empereur les vit encore en chair et en os, il resta muet de stupeur, les deux mains plongées dans sa longue barbe. Mais l’aide-jardinier lui découvrit bientôt le fin mot de l’histoire. Après quoi l’empereur lui donna la plus jeune et la plus jolie de ses filles, à lui qui était devenu le plus charmant et le plus gracieux des princes; puis les autres princesses se présentèrent une à une, chacune avec le galant de son choix, tous fils d’empereurs, de voiévodes et de grands boyards. L’empereur consentit à ces mariages et monta une maison à chaque couple.
Il y eut grande fête jusqu’à cent lieues à la ronde, et si grande liesse, que mille  bouches au lieu de la mienne seule ne suffiraient pas à le raconter.
Mais, avant de se marier, la jeune fiancée demanda à son fiancé de lui révéler par quels moyens il pénétrait ainsi le secret des choses, et dans quel lieu il avait pratiqué les enchantements dont elles avaient toutes subi l’effet.
Il commit l’imprudence de complaire à ce désir. La princesse alors, pour ne point avoir un mari supérieur à elle, mais bien un époux faillible et faible comme tous les autres hommes, s’empressa de couper les lauriers merveilleux et de les jeter au feu.
Là-dessus seulement ils se marièrent, et ils furent heureux toute leur vie, — heureux, comme on peut l’être dans ce monde incertain, — jusqu’à ce qu’ils s’éteignirent tous deux à l’extrême vieillesse.

FIN

(1) Bouillie de farine de maïs, qui constitue la base de la nourriture des paysans. Cette expression proverbiale équivaut à « se garder de quelque chose comme de mettre la main au feu ».

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