Les douze filles de l’empereur (6)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le lendemain, lorsqu’il offrit leur bouquet aux jeunes filles, le garçon-jardinier glissa artificieusement la branchette cueillie au bois enchanté, parmi les fleurs de la cadette. Celle-ci s’étonna fort de la trouvaille et regarda le valet d’un œil de pitié, ne pouvant s’imaginer par quel détour cette brindille d’argent était venue dans son bouquet.
Le second soir, les choses se passèrent absolument comme la veille. Toujours invisible, l’amoureux suivit les princesses. Seulement, au retour, il cassa cette fois une ramille de la forêt d’or et la dissimula, le matin, dans le bouquet de la plus jeune.
Ce fut pour la fillette un nouveau sujet d’étonnement. A la vue de ce feuillage d’or parmi les fleurs accoutumées, elle se sentit le cœur comme brûlé au fer rouge. Intriguée par ce mystère, elle épia l’occasion de le pénétrer. Dans l’après-midi, elle voulut sortir, et sous prétexte d’aller prendre l’air, elle descendit au jardin et rencontra Fêt-Frumos.
Elle l’arrêta et lui demanda innocemment :
— Où prends-tu donc les jolies branchettes d’or et d’argent que tu caches dans mes fleurs?
— Votre Altesse le sait aussi bien que moi…
— Alors tu nous as suivies? Tu sais où nous allons la nuit?
— Je vous baise les mains, princesse, c’est peut-être vrai…
— Et comment as-tu pu nous suivre sans que… sans qu’aucune de mes sœurs ne t’ait vu?
Et par ces mots, elle semblait se mettre de connivence avec lui. 
— A la dérobée, fit-il d’un air malicieux.
— Tiens, voici ma bourse, dit la jeune fille; mais chut! pas un mot de nos escapades nocturnes!
— Mon silence n’est pas à vendre, princesse !
— Ah! c’est ainsi? Eh bien, si j’apprends que tu aies bavardé, je te ferai couper la tête!
Mais ces dures paroles, c’est des lèvres et non du cœur qu’elle les prononça, car il lui semblait que ce valet devenait de jour en jour plus gracieux.
La troisième nuit, il les accompagna encore, toujours inaperçu. Cette fois, ce fut une ramille de la forêt d’escarboucles et de diamants qu’il rompit. Et de nouveau, la forêt de gronder sourdement, les princesses de s’épeurer, et l’aînée de rassurer les cadettes. Mais à l’ouïe de la rumeur, je ne sais pourquoi une secrète joie envahit l’âme de la plus jeune.
Le jour suivant, quand elle découvrit dans son bouquet la branche de diamants, elle jeta au valet, à la dérobée, un long, long regard, et elle le trouva vraiment si courtois, qu’elle ne sut pas voir en quoi il pourrait bien différer des fils d’empereurs et de voiévodes.
Le jeune homme, lui aussi, s’enhardit cette fois et coula à la princesse les plus beaux yeux doux du monde. Et sous ce regard, elle se troubla très fort; mais il fit semblant de ne pas comprendre et s’en retourna à son ouvrage.
Au même instant, les grandes sœurs qui l’avaient surprise causant au petit jardinier, survinrent, se moquèrent d’elle et feignirent de la mépriser.
Toute confuse, la pauvrette ne souffla mot, cachant son dépit.
Mais elle ne revenait toujours pas de son étonnement, et il y avait de quoi. Comment ce valet avait-il pu les suivre au palais enchanté ? A force d’y songer, elle en vint à croire qu’il ne pouvait être un homme comme les autres, puisqu’il avait découvert des choses que les sorciers eux-mêmes ignorent. Et puis, pour tout dire, son air fier, son visage avenant, ses traits réguliers démontraient à l’évidence qu’il n’était pas un simple pousse-râteau. Ajoutez que toute sa personne possédait le charme du « viens-à-moi».
Quand les douze princesses furent rentrées dans leur chambre, la sœur cadette leur apprit de quoi il retournait : l’aide-jardinier savait tout ce qu’elles faisaient la nuit. Alors elles se concertèrent et décidèrent sans longs débats de le perdre, cœur et tête, comme les onze autres jeunes gens; et aussitôt elles avisèrent aux moyens à prendre. Mais Fêt-Frumos s’était faufilé en cachette dans la chambre et assista ainsi au complot. C’est comme si le malin (1) lui eût soufflé à l’oreille qu’elles allaient tramer quelque chose à ses dépens.
Sachant donc ce qui lui pendait au nez, il courut vers les lauriers enchantés et demanda cette fois conseil au laurier rose :

Laurier, laurier, d’or te bêchai;
Laurier, laurier, d’or t’arrosai ;
Laurier, laurier, de soie t’essuyai…
Donne-moi l’esprit et le cœur
Et les biens d’un fils d’empereur!

Comme à l’appel précédent, il naquit un bouton, croù s’épanouit une fleur splendide. Fêt-Frumos ne l’eut pas plutôt cueillie et cachée dans son sein, que sa peau brûlée par le soleil devint blanche et fine comme celle d’un petit enfant Et il sentit manifestement qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire dans sa cervelle mais sans  comprendre pourquoi ni comment : le fait est que jamais jusqu’alors il n’avait raisonné si bien. Son esprit s’était aiguisé, et du même coup il se vit vêtu comme un fils d’empereur ou de voiévode.
Ainsi transformé, il alla vers l’empereur et sollicita à son tour la faveur de veiller les douze princesses pendant une nuit. L’empereur eut pitié de sa jeunesse et lui conseilla très franchement de n’en rien faire, puisque, selon toute apparence, il n’en reviendrait pas plus que les autres. Mais impossible de le décourager.
Fêt-Frumos insista avec tant d’à-propos, que le souverain lui octroya la permission demandée, ne se doutant pas qu’il avait affaire au valet de son jardinier, tant ce petit rustaud faisait bonne figure. Et quand l’empereur le présenta à ses filles, elles-mêmes s’y trompèrent. Seule la cadette, au cœur féru de lui, le reconnut et
se prit à défaillir d’amour. Quant à Fêt-Frumos, il savait tout ce qui allait advenir.

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (7)

(1) Littéralement « comme si le hérisson… » Hérisson (ariciu) désigne ici Satan, cet animal étant considéré, en Roumanie, comme une incarnation du diable. C’est un euphémisme superstitieux, comme en français, le malin, l’impur.

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