Les douze filles de l’empereur (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le soir, quand les princesses entrèrent dans leur chambre aux neuf portes neuf fois cadenassées, Fêt-Frumos se faufila à pas de loup derrière elles, les voya:nt bien sans être vu, puisqu’il avait le pouvoir de se rendre invisible. Et voici les secrets qu’il surprit.
Au lieu de se déshabiller et de se coucher tranquillement, elles se peignèrent et se vêtirent de robes splendides, comme pour se rendre à une fête. Il en demeura tout étonné et se décida à les suivre, curieux de savoir par où elles sortiraient, où elles iraient, ce qu’elles feraient.
— Êtes-vous prêtes? interrogea tout à coup l’aînée.
— Oui, répondirent les autres.
Alors elle frappa du pied le plancher, qui se fendit subitement en deux. Elles descendirent par cette ouverture et s’en allèrent très loin, très loin, jusqu’à un grand jardin entouré d’un mur d’airain. Au moment d’entrer, l’aînée frappa de nouveau du pied, et les portes de bronze s’ouvrirent à deux battants.
Elles pénétrèrent dans ce jardin mystérieux, et le beau garçon à leur suite. Il les serrait même de si près, que maladroitement il marcha sur la traîne de la plus jeune. — qu’il ne lâchait pas d’une semelle, on le conçoit. La pauvrette se retourna vivement, mais ne vit personne. Alors, effrayée, elle appela ses compagnes :
— Mes sœurs, on m’a suivie ; j’ai peur ! … Je ne me trompe pas; bien sûr, quelqu’un a mis le pied sur ma robe ! 
Et toutes de regarder de droite et de gauche; mais elles non plus n’aperçurent personne. L’aînée alors rassura la cadette :
— Ne sois pas si poltronne, petite sœur! … Qui nous suivrait jusqu’ici? … Et comment cela se pourrait-il, puisque l’oiseau-mage lui-même ne saurait pénétrer dans ce jardin! … Quelque ronce aura accroché ta robe, étourdie que tu es !
Sur ce la marche continua, et elles traversèrent d’abord une forêt aux feuilles d’argent, puis une autre aux feuilles d’or, puis une autre encore aux feuilles de diamants et d’escarboucles, qui brillaient à vous aveugler. Enfin elles arrivèrent à un grand lac. Au milieu de ce lac dormait une petite île, et au milieu de cette île montait un palais comme jamais le jeune homme n’en avait vu. Qu’était le palais de l’empereur auprès de celui-ci, si rayonnant qu’on ne pouvait le fixer plus que le soleil à son midi, si magiquement construit qu’y monter faisait l’effet d’en descendre, et en descendre d’y monter!
Douze nacelles, avec autant de rameurs qui semblaient sortir d’un bain d’or, attendaient les princesses au rivage. Elles s’embarquèrent aussitôt, chacune dans sa nacelle, et partirent, voguant par rang d’âge, à la queue-leu-leu, comme les hérons quand ils migrent. Seul, le batelet de la jeune perdait sa distance et restait en arrière; et le rameur s’étonnait de le sentir deux fois plus lourd que de coutume, — car il ne voyait pas Fêt-Frumos qui y était monté, — et de toutes ses forces il tirait sur les avirons pour rejoindre ses compagnons, mais en vain; il aborda fort en retard sur la rive opposée.
Du palais sortait une musique merveilleuse, que Ton ne pouvait entendre sans se mettre à danser bon gré mal gré. Rapides comme l’éclair, les jeunes filles se précipitèrent à l’envi dans la salle de fête, et dès le pas de la porte, les voilà lancées à qui mieux mieux.
Mais avec qui dansaient-elles? Avec tous les jeunes gens, fils d’empereurs, de voiévodes ou de boyards, qui les avaient veillées. Voilà les cavaliers avec qui elles tournoyaient, balançaient, trépignaient; et c’étaient des rondes sans fin, comme on n’en danse nulle part. Elles s’en donnèrent tant et si bien, que leurs petites mules furent bientôt crevées.
L’aide-jardinier, qui, toujours invisible, les voyait toujours, allait de surprise en surprise. N’en croyant pas ses yeux, il contemplait ce palais étrange. La salle de danse était si longue, si large, si haute, qu’on distinguait à peine les murs. Elle était toute plaquée d’or, toute étoilée de pierres précieuses, qui scintillaient, rouges, bleues, vertes, jaunes, aux reflets de torches sans nombre, dont les panaches de flammes s’agitaient à hauteur d’homme, en leurs massifs candélabres d’or. Et tout cela éblouissait, braisoyait, miroitait à vous aveugler, sur les parois d’or enrichies de lacis de saphir, de festons de perles, de feuillages d’émeraude, de guirlandes de rubis, d’arabesques de diamant.
Fêt-Frumos voulut s’asseoir dans un coin pour se rassasier à l’aise de toutes ces magnificences inconnues, qu’il n’aurait même jamais rêvées. Mais impossible! — lui aussi ne pouvait tenir en place et bondissait d’un bout de la salle à l’autre. Il avait beau résister, pas moyen d’échapper à l’entraînement de cette musique ensorcelée. Dès qu’elle jouait, il fallait sauter; il n’est pas jusqu’aux luminaires, aux tables, aux divans, qui ne fussent emportés dans le branle-bas général. Mais qui aurait pu imaginer pareille musique! C’étaient des harmonies inouïes ; violons, cobzas, tympanons, chalumeaux, trompettes, cymbales et tambourins, tous les instruments trouvables et introuvables jouaient avec un ensemble à damer le pion aux meilleurs laoutars de la terre. Et les chants éclataient, plus extraordinaires encore. Et c’étaient des danses effrénées, menées avec une verve étourdissante !(1)
Quant aux douze filles de l’empereur, elles s’en donnèrent ainsi jusqu’au petit jour; car soudain, à ce moment, la musique se tut. Alors surgit du sol une table chargée de toutes les délicatesses possibles et impossibles au monde.
Les couples y prirent tous place, et burent, et mangèrent, et s’éjouirent à cœur joie. Des nègres en livrées étonnantes, servaient les convives. Pour le coup, Fêt-Frumos avait pu s’asseoir aussi dans un coin, et l’eau lui venait à la bouche à voir ce festin.
Le repas fini, les princesses se disposèrent à rentrer comme elles étaient venues. Le pauvre garçon, toujours invisible, s’attacha à elles comme le diable au moine. Mais en traversant la forêt aux feuilles d’argent, il lui prit fantaisie de rompre une brindille en passant. Aussitôt un frémissement parcourut toute la ramure ; les arbres se balancèrent de haut en bas, de long en large, comme courroucés et animés d’une colère vengeresse. Cependant aucune feuille ne tomba ; aucune même ne remua sur sa tige, ainsi qu’il arrive, à la moindre brise, aux feuilles des autres arbres.
Les jeunes filles sursautèrent au grondement de cette tempête sans exemple. Qu’était-ce que cette rumeur parmi les arbres? Mais l’aînée les rassura :
— Que voulez-vous que ce soit? C’est le petit oiseau qui a son nid dans le dôme de l’église, près de notre palais, qui nous aura suivies. Lui seul pourrait à la rigueur arriver jusqu’ici. Il aura voleté par les branches et en aura frôlé une de son aile…
Et aussi insoucieuses que devant, les douze princesses poursuivirent leur route. De nouveau le parquet s’entr’ouvrit et elles rentrèrent dans la chambre où leur père les tenait sous verroux.

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (6)

(1) Ces danses populaires sont très nombreuses. Il y a d’abord la hora.
Puis la batuta, qui n’est rien moins qu’un cancan assez accentué, sur une mesure rapide à deux temps, et comportant des appels du pied, des flexions des genoux, des torsions de tout le corps, mais presque sur place.
Ensuite la kindia, ou danse du soir (en roumain kindia signifie crépuscule); elle rappelle beaucoup la farandole. De même le briou ou danse de la ceinture, — avec cette différence que pour la première, les danseurs enlacent leurs bras par-dessus l’épaule de chacun des voisins, tandis que, pour la seconde, ils forment la chaîne en se tenant par la ceinture.
Quant au piparushul, dont le nom très significatif veut dire poivre, c’est une sauterie échevelée, accompagnée de cris sauvages et de gestes licencieux; les hommes seuls y participent.
Il existe encore d’autres danses roumaines, telles que le biru greu(l’impôt lourd) et la ratza (le canard), qui imite les mouvements peu gracieux de ce palmipède.

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