Les douze filles de l’empereur (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Fêt-Frumos accomplissait très bien son office : les jeunes princesses étaient très contentes des fleurs qu’il leur cueillait, et le maître jardinier très satisfait de son travail. Quand il tendait les bouquets aux filles de l’empereur, il ne levait même pas les yeux sur elles; mais quand c’était le tour de la cadette, je ne sais pourquoi il devenait rouge comme un coquelicot, et son coeur battait à se rompre. La jeune fille le remarqua fort bien, mais elle se dit que ce garçon était modeste : c’est de timidité qu’il rougissait ainsi en l’approchant.
Et c’était hier, et c’était aujourd’hui, et ce serait demain et tous les autres jours la même histoire.
Lui, cependant, ne se montait pas la tête, sachant bien qu’il est telles roses qui ne sont point pour le nez d’un aide-jardinier. Mais comment résister à notre cœur, quand le cœur nous pousse!… Et il aurait bien voulu, lui aussi, être de faction pendant une nuit, malgré tout ce qu’il savait des malheureux qui avaient veillé précédemment.
Certain jour, la cadette des princesses commit la faute de confier à ses sœurs que le petit jardinier devenait plus rouge qu’une pivoine, quand il se présentait devant elle, les fleurs en main. La bavarde eut surtout le tort d’ajouter qu’elle le trouvait aussi gentil qu’un petit-maître.
Il n’en fallut pas davantage pour lui attirer une belle algarade de la sœur aînée, — un chapelet de reproches et de railleries. Comment pouvait-elle seulement prononcer si douces paroles à l’adresse d’un valet? N’était-ce pas le signe que son âme égarée tombait à la roture? 
Quant au pauvre garçon, son cœur lui disait nettement d’aller droit à l’empereur et de lui demander à faire à son tour la sentinelle perdue ; mais il se rendait si bien compte de l’humilité de son origine et de l’outrecuidance de ses prétentions, qu’il hésita beaucoup. Ce n’est pas précisément qu’il fût effrayé par la mystérieuse disparition de tant de jouvenceaux; mais il craignait de perdre sa place. A trop sucer au meilleur fruit, on ne gagne que lèvres enflées, se disait-il; et, chassé du palais, où retrouverait-il jamais les filles de l’empereur? C’est qu’il avait beau se tenir sur la réserve, depuis qu’il leur offrait chaque matin des bouquets, leur jeunesse et leur beauté, et surtout le tendre regard de la cadette, l’avaient touché si profondément, qu’il n’aurait pu vivre sans effleurer chaque matin de ses rudes doigts leurs doigts menus, à la peau douce comme édredon. Le jour et la nuit, cette pensée, qu’il courait la chance ou d’être renvoyé pour toujours, ou — qui sait? — de devenir le fiancé de la jeune princesse, ne lui laissait ni trêve, ni repos. Et plus il y songeait, plus sa peine grandissait, au point que si ce tourment devait durer encore, il en mourrait bien sûr.
Or, une nuit qu’il s’était endormi, rongé d’amour et d’angoisse, soupirant de corps et d’âme après le bonheur désiré, la fée du val fleuri lui apparut de nouveau, la fée de l’arbre aux songes d’or, et elle lui dit :
— Tu iras à l’angle du jardin , vers le levant; tu y trouveras deux plants de laurier, l’un rose, l’autre cerise. A côté, il y aura une bêche d’or, un arrosoir d’or et une serviette de soie. Déracine ces petits lauriers et replante-les dans de beaux vases ; puis tu les soigneras comme la prunelle de tes yeux. Avec la bêche d’or tu les bêcheras, avec l’arrosoir d’or tu les arroseras, avec la serviette de soie tu les essuieras; et quand ils auront atteint hauteur d’homme, tout ce que tu souhaiteras, ils te l’accorderont.
Puis, comme un éclair, la fée disparut, avant même que l’aide-jardinier ait eu le temps de la remercier.
Tout ébaubi, encore soûl de sommeil, sans même se frotter les yeux, Fêt-Frumos courut à l’angle du jardin et demeura bouche-bée de joie en y trouvant ce que la fée lui avait promis. Alors il s’essuya les yeux et se tâta, croyant rêver encore. Mais non, il n’était point dupe d’un songe; les lauriers qu’il voyait étaient bien de vrais lauriers, l’un rose, l’autre cerise. Aussitôt il se mit à l’œuvre, et fit ce que la fée lui avait commandé.
Et de ce jour, il les garda d’un œil jaloux, bêchant avec sa bêche d’or, arrosant avec l’arrosoir d’or, essuyant doucement avec la serviette de soie; enfin il les soigna comme la prunelle de ses yeux, obéissant en tous points aux ordres de la fée. Et les lauriers poussaient comme par enchantement; en peu de temps, ils furent grands et forts à miracle — jamais on n’en avait vu de si beaux, — enfin ils atteignirent hauteur d’homme. Fêt-Frumos alors s’enhardit et s’adressa d’abord au laurier cerise, en répétant la formule que la fée lui avait enseignée :
Laurier, laurier, d’or te bêchai;
Laurier, laurier, d’or t’arrosai;
Laurier, laurier, de soie t’essuyai…
Accorde-moi le don précieux
De disparaître à tous les yeux,
Quand je le veux !

Il n’eut pas plutôt achevé, qu’il surgit au bout d’une branche un bourgeon merveilleux, qui, sous ses yeux, se mit à pousser si vite, si vite, qu’en moins de rien il en jaillit une fleur, une fleur si belle que nul n’aurait pu la voir sans la désirer. Il tendit la main pour la cueillir, rompit la tige et la fourra dans sa chemise, contre son cœur, — toujours selon les instructions de la fée.

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (5)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s