Les douze filles de l’empereur (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Il quitta donc le village, qu’il laissa loin derrière lui, et s’en alla tout droit à la cour impériale, où il entra comme manœuvre au jardin de l’empereur. Le maître jardinier fut même tout heureux de le prendre à son service, le voyant si bien tourné et si propret, — car le pauvre homme s’était déjà exposé maintes fois aux goguenardises des filles de l’empereur, parce qu’il engageait toujours des manants aussi lourdauds et aussi laids que possible.
Pour net et avenant, il l’était par-dessus tout, le nouveau venu; mais ses habits étaient de trame grossière, comme ceux d’un vacher. Alors le maître jardinier lui fit prendre un bain et le renippa de pied en cap de linge fin , — tout un costume, chemise et culotte brodées et pailletées, ainsi qu’il convient à un serviteur du jardin impérial. Et comme le gars était bien fait, les beaux vêtements lui seyaient à merveille.
A part quelques menus soins à donner aux plates-bandes, sa besogne consistait principalement à composer tous les jours douze petits bouquets et à les présenter chaque matin aux douze filles de l’empereur, au moment où elles sortaient du palais pour prendre l’air au jardin. 
Or, il y avait un mystère dans la vie de ces douze princesses; on racontait qu’elles ne se marieraient pas, avant qu’il survint quelqu’un qui saurait rompre un charme sous l’emprise duquel elles étaient, et se faire aimer de l’une d’elles.
Elles tenaient des ourdisseuses de leur destin (1) une incroyable passion pour la danse, et toutes les nuits c’était du délire ; elles s’en donnaient tant et si bien que, chaque fois, elles mettaient en pièces leurs mules de satin blanc. Mais personne ne savait où elles allaient baller de la sorte. L’empereur, cependant, finit par trouver que ses filles lui coûtaient les yeux de la tête en souliers de soie, et il songea avec inquiétude aux cœurs de glace qu’elles devaient avoir, pour qu’aucun des prétendants accourus jusqu’alors n’ait réussi à leur plaire.
Aussi fit-il publier partout, sur ses terres et dans les pays lointains, que l’homme qui lui
révélerait ce que faisaient les princesses pour déchirer ainsi une paire de babouches chaque nuit, serait le bienvenu et pourrait choisir pour femme celle des douze qui lui plairait le mieux.
Tout ce qu’il savait, lui, le vieil empereur c’est que, dès le coucher du soleil, il les enfermait dans une salle de son palais, derrière neuf portes de fer à neuf serrures chacune. Mais, le lendemain, les chaussures étaient en capilotade, et, malgré tous les espionnages, on ne pouvait apprendre à quelles folies s’étaient livrées les douze princesses, pour qu’il en fût ainsi. Personne jusqu’à présent ne les avait vues sortir de leur chambre, trop bien verrouillée et cadenassée d’ailleurs pour que cela fût possible.
Il était écrit sans doute que toute leur vie se passerait de la sorte, — et qu’y faire, si c’était écrit!
Aussitôt la résolution de l’empereur connue, les épouseurs d’affluer comme l’eau sous le pont, en une suite interminable : fils d’empereurs, fils de voiévodes, fils de grands boyards, et jusqu’à des fils de petits boyards. Et à tour de rôle, à mesure qu’il en arrivait un, il faisait le guet, du soir au matin, à la porte neuf fois verrouillée des douze princesses.
L’empereur ne fermait pas l’œil de la nuit, tant il espérait, à l’aube, recevoir une bonne
nouvelle. Mais nenni; tout ce qu’il apprenait, c’est que le prétendant mis de garde la veille ne se retrouvait plus le lendemain matin. Nul ne le revoyait; disparu — je ne sais où — sans laisser de traces! Et jusqu’à présent onze jouvenceaux y avaient déjà passé l’un après l’autre.
Alors ceux qui restaient furent pris d’une telle peur, qu’ils refusèrent de faire le guet,
préférant renoncer à ces filles, mortelles à tant de leurs compagnons. Aussi s’en retournèrent-ils en maugréant à la maison, laissant les satanées princesses à la garde de Dieu et ne voulant pas, après tout, risquer leur vie pour un cœur de femme. L’empereur lui-même tremblait d’effroi à la pensée de ces onze jeunes gens disparus à épier ses filles, et jamais, au grand jamais, il n’oserait plus imposer à un prétendant de pareilles conditions. Il continua donc à acheter, tous les jours, douze paires de mules de satin blanc; mais de plus en plus il appréhendait de voir vieillir ses filles à la maison et s’éteindre sa race. Déjà il les voyait natter leurs cheveux blanchis, sans s’être jamais coiffées du voile pailleté d’or des mariées (2).

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (4)

(1) Urzitoare, les filandières, dans lesquelles il n’est pas difficile de reconnaître les Parques antiques et les Fées de nos contes modernes. Chacune de ces trois vieilles fait au nouveau-né un don, heureux ou funeste, qui décidera essentiellement de son avenir.
(2) En Roumanie, la Jeune fille porte ses cheveux en nattes pendantes; la femme mariée les cache sous un voile, qui lui est posé, le lendemain des noces, par les matrones du village.

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