Les douze filles de l’empereur (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Or, un jour de printemps que notre gars était plus fatigué que de coutume d’avoir couru après ses vaches, il vint à s’asseoir à l’ombre d’un arbre aussi vieux que le monde et très touffu, et s’y endormit. Il est vrai qu’il avait très bien choisi son coin , un coin fait à souhait pour y sommeiller. Imaginez-vous une douce vallée, tout émaillée de fleurs et de fleurettes, si souriantes qu’elles vous invitaient à les regarder. Un peu plus loin, au pied d’une gracieuse colline, un ruisselet sortait en un jet cristallin d’un tronc de bois creux ; et il serpentait, ce ruisselet jaseur, et se frayait çà et là, parmi les herbes pressées, les fleurs penchées, son petit chemin luisant au soleil, en murmurant sans trêve une assoupissante chanson. Quant à l’arbre où Fêt-Frumos s’était mis à l’abri, il était si grand que ses rameaux  disputaient dans le ciel la place aux nuées. Au milieu des branches, des milliers d’oiselets voletaient, chantant, se becquetant, bâtissant des nids. Rien qu’à entendre leur menu gazouillis, on se sentait, même les plus indifférents, le cœur tout attendri. Remarquez, au reste, que notre beau garçon n’était pas tant que ça la bouche-bée qu’on le disait, et c’est bien à tort que les autres l’avaient affublé de ce sobriquet.
II n’eut pas plutôt penché la tète, que le sommeil le prit; mais au bout de peu de temps, — le temps de vous le conter, — il sauta sur ses pieds et fut debout. Oh! quel joli rêve il avait fait!… si joli qu’il s’en était réveillé net. Il avait rêvé d’une fée, d’une fée qui l’avait visité, belle, plus belle non seulement que toutes les fées de la terre, mais que toutes les fées du ciel. Et que lui avait-elle ordonné, cette fée? Vous en serez aussi surpris que lui : elle lui avait ordonné d’aller chez l’empereur du pays pour y faire fortune.
Fêt-Frumos n’en pouvait croire ni ses yeux,ni ses oreilles; et quand il fut bien réveillé, il se mit à réfléchir à perte de vue sur le sens de ce rêve. Que pouvait bien signifier ce rêve? — Cette idée ne lui sortait pas de la tête; toute la journée, il y pensa et la roula dans son esprit : ce fut en vain. Il avait beau chercher, il ne trouvait rien ; car il ne pouvait concevoir encore que sa bonne étoile lui eût fait un signe.
Mais le lendemain, comme il allait au pâturage avec son bétail, par le plus court, selon son habitude, il fut invinciblement attiré par un je ne sais quoi à l’écart du chemin, et s’en revint à l’ombre du grand arbre.
De nouveau il se coucha au pied du tronc : le sommeil le reprit, et de nouveau il fit le même rêve.
Réveillé en sursaut, cela lui parut de plus en plus singulier. Et toute la journée encore, il n’en finit pas d’y penser.
Le troisième jour, il s’arrangea bel et bien pour aller vers l’arbre aux songes d’or. Et comme la veille, et comme l’avant-veille, il s’étendit A l’ombre et fit de même le même rêve.
Seulement cette fois la fée , irritée de sa résistance, le menaça de toutes les pestes et de toutes les morts, s’il n’obéissait pas.
Pour le coup il se leva, et, sans tergiverser, ramena ses vaches à l’étable et se présenta devant son maître.
— Notre maître, j’ai envie d’aller chercher fortune par le monde ; j’ai servi assez longtemps, sans que rien m’assure un meilleur sort. Soyez bon, et réglez-moi mon compte.
— Mais, mon garçon , pourquoi veux-tu nous quitter? Tes gages ne te suffisent-ils pas? N’as-tu pas assez à manger et à boire? Reste chez nous, ça vaudra mieux. Je te trouverai une bonne fille du village, avec une petite dot; on t’aidera à t’établir, et tu vivras au petit bonheur, comme tous les voisins. Crois-moi, ne vagabonde pas sans but par le monde; tu n’arriverais qu’à faire pitié aux gens.
— Pour content de vous, notre maître, je l’ai toujours été, répondit le valet, et, grâce à Dieu, j’ai aussi toujours mangé à ma faim et bu à ma soif; mais, que voulez-vous, c’est une idée comme ça qui m’est venue de courir le monde, et pour tout For de la terre je ne resterais pas un jour de plus.
— Alors, qu’à cela ne tienne, dit le maître.
Et voyant qu’il était impossible de le garder, il lui compta ce qu’il lui devait.
Fêt-Frumos empocha ses gages sou par sou et s’en fut.

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (3)

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