BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

A peine assoupi, Fêt-Frumos, couché non loin de l’esclave, perçut une soudaine clarté à travers ses paupières dormantes. Il crut voir la lune, dont l’orbe grandissait, grandissait toujours, se rapprocher de lui, jusqu’à ce qu’elle parut comme une Jérusalem céleste suspendue dans le ciel, couronnée de tours d’ivoire, peuplée de palais aux façades de marbre, dont les mille fenêtres s’allumaient de roses lueurs. Une voie magnifique, pavée d’argent, sablée de poudre de soleil, la reliait à la terre.
Des quatre vents du désert surgissaient de longues files de fantômes, aux chefs desséchés, drapés d’amples manteaux tissés de fil d’argent, au travers desquels perçaient leurs ossements blanchis. Leurs fronts étaient ceints de rayons et de pointes dorées. On les voyait avancer processionnellement, dans la plaine dénudée, en caravanes sans fin, puis suivre la voie magnifique qui allait se perdre dans les palais de marbre de la cité lunaire, au bruit d’une harmonie étrange comme celle qui chante dans les songes (1).
Alors il sembla à Fèt-Frumos que la jeune esclave qui reposait à ses côtés, se levait aussi, lentement; que son enveloppe charnelle se dissipait comme un brouillard aérien, et qu’il ne restait plus d’elle qu’un squelette couvert d’une mante d’argent. Elle se mêla enfin au chimérique cortège, pour retourner dans le monde des spectres, d’où elle était venue, évoquée par les enchantements de la magicienne.
Puis, les yeux de Fêt-Frumos se troublèrent; le mirage disparut.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (12)

(1) Cette procession nocturne, d’une poésie si fantastique, est une image de la voûte étoilée du lever et de la marche des astres dans le ciel. On sait que les étoiles sont considérées un peu partout ou comme les âmes des défunts, ou comme les demeures qu’ils habitent. C’est là une vieille superstition populaire. Chez beaucoup de peuples, elle s’est développée au point que la voûte constellée a été conçue comme une assemblée nocturne et comme une procession des âmes défuntes sorties de leurs tombes. Tantôt cette fantaisie a pris un caractère mystique et religieux (comme c’est le cas dans notre conte), tantôt elle a tourné au macabre, mêlée alors au sabbat et aux divinités orageuses du folklore. Mais la participation des vivants à ces apparitions des morts était tenue pour sacrilège, et celui qui s’en rendait coupable se voyait enlevé dans le cortège funèbre, comme par exemple la servante mentionnée ci-dessus.
Cette assemblée fantomatique affecte du reste diverses formes; ou bien les revenants défilent en procession, ou bien lis assistent â une messe (ou à un prêche) dans une grande église tout étoilée de cierges; parfois ils siègent dans de vieilles ruines en tribunal des âmes, à moins qu’ils ne se réunissent dans de grands banquets, où ils jouent et boivent. Souvent aussi ils dansent sur les cimetières des sarabandes effrénées, dans lesquelles ils entraînent les vivants indiscrets à baller avec eux toute la nuit. C’est un symbole des apparentes rondes que les astres exécutent sans fin autour de la terre, — une ronde toute mythologique, qui n’a rien de commun avec la Danse macabre illustrée par les grands peintres Manuel, Holbein et autres. Pour plus de détails voir Henne am Rhyn : Die deutsche Volkssage, p, 584 et suivantes.

Publicités

Une réflexion sur “BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s