BEL-ENFANT DE LA LARME (9)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le lendemain, à l’aube, Génar repartit pour la chasse.
La jeune fille baisa la fleur de pourpre, en murmurant une formule magique et Fêt-Frumos réapparut tout à coup devant elle.
— Sais-tu quelque chose? demanda-t-il.
— Non, dit-elle, portant la main à son front, j’ai tout oublié.
— Eh bien, moi, j’ai tout entendu et tout retenu. Je pars; nous nous reverrons bientôt. Dieu te garde, ma fille !
Il sauta en selle et se perdit dans le désert.
A l’heure où le soleil tue l’ombre dans les champs, le jeune homme avisa un moucheron qui se débattait dans le sable torride (1).
— Fêt-Frumos, dit le moustique, porte-moi à l’orée de la forêt prochaine! Je te revaudrai cela. Je suis l’empereur des moucherons.
Fêt-Frumos le porta à la lisière du bois qu’il devait franchir.
En s’éloignant du couvert, il déboucha près de la mer, sur une plage désolée, et vit une écrevisse tellement brûlée par le soleil, qu’elle n’avait plus la force de remuer.
— Fêt-Frumos, dit-elle, jette-moi dans la mer! Je te revaudrai cela. Je suis l’impératrice des écrevisses.
Fêt-Frumos la jeta dans la mer, et poursuivit sa route.
A l’heure où l’ombre monte des vallées, il se trouva devant une hutte (2) au toit formé de crottin desséché. Autour, sept longs pieux aigus étaient fichés en terre. Six de ces pieux étaient coiffés d’une tête humaine; le septième, attendant la sienne, s’inclinait sans cesse au souffle du soir, criant :
— Ma tête ! ma tête (3) !
Au seuil de la hutte, une affreuse sorcière, toute ridée, prenait le frais, étendue sur un cojoc (4) en guenille. Une servante, jeune et belle, peignait la tignasse grise de la vieille.
— Bonsoir, la mère! dit Fêt-Frumos. Je suis heureux de te trouver en bonne santé.
— Qu’est-ce qui t’amène? Que me veux-tu?
répondit la sorcière en se levant. Viens-tu paître mes juments?
— Oui.
— Elles ne vont au pré que la nuit. Voilà, tu peux sur l’heure les y conduire. Toi, la fille, donne à manger à ce garçon de ce ragoût que j’ai cuisiné, et expédie-le.
A côté de la hutte, il y avait une cave. Fêt-Frumos l’ouvrit. Il y trouva sept juments, noires comme un vol de corbeaux et qui ne connaissaient pas la lumière du soleil. Elles hennissaient et piaffaient d’impatience.
A jeun depuis le matin, Fêt-Frumos dévora d’abord le souper de la vieille; puis, montant l’une des juments, il les mena au vert, dans la nuit obscure et fraîche. Mais peu à peu, il sentit qu’un sonmieil de plomb engourdissait tous ses membres; ses yeux se fermèrent et il tomba comme un cadavre sur l’herbe de la prairie.
Il se réveilla à la pointe du jour, mais de juments, nulle trace. Il voyait déjà sa tête au bout du septième pieu, quand il aperçut tout à coup, détalant de la forêt voisine, les juments pourchassées par un essaim de moustiques.
Puis une petite voix viut lui bourdonner à l’oreille :
— Tu m’as rendu service. Nous sommes quittes.
C’était l’empereur des moucherons.
Quand il revint à la chaumière, la vieille entra en fureur ; elle se mit à casser tout ce qui lui tombait sous la main et à battre sa pauvre esclave.
— Voyons, voyons; qu’as-tu donc, la mère? demanda Fêt-Frumos.
— Rien, bougonna-t-elle, je n’ai rien contre toi; au contraire, je suis très satisfaite de ton travail.
Puis descendant dans le souterrain qui servait d’écurie, elle commença à rosser ses cavales, en leur criant :
— Tas de carcans! Puisse la Mère de Dieu vous frapper! Puisse la croix vous blesser, la mort vous engloutir, afin que je ne vous revoie plus ! Que ne vous êtes-vous mieux cachées !
Le même soir, le beau valet repartit avec les juments. Derechef, accablé d’une insurmontable lassitude, il se laissa choir par terre et dormit jusqu’au jour.
De juments, pas plus que la veille. Désespéré, il allait abandonner la partie, quand il les vit, toutes les sept, s’élever du sein de la mer, poursuivies par une armée d’écrevisses.
— Tu m’as sauvé la vie, murmura une voix grêle. Nous sommes quittes.
C’était l’impératrice des écrevisses.
Fêt-Frumos reconduisit ses bêtes à l’écurie, et comme la veille, son retour provoqua une scène de fureur.
Mais, pendant le jour, la gentille servante vint le trouver et lui dit en cachette, en lui prenant la main :
— Je sais que tu es Fêt-Frumos. Ne touche pas au souper de la vieille, car elle y mêle de l’herbe de sommeil. C’est moi qui te ferai à manger.
La fille donc lui prépara son repas, et, le soir, en allant au pré, loin de s’engourdir, il se sentit la tête plus légère. A minuit, il ramena les juments et rentra dans la hutte.
Quelques charbons couvaient sous la cendre de l’âtre. A leur lueur, il aperçut la sorcière qui gisait inerte sur son grabat… Il la crut morte et se mit à la secouer. Peine inutile. Alors il réveilla la jeune esclave qui dormait sur le four,
— Viens voir, s’exclama-t-il, la vieille est morte!
— Celle-là, morte, dit-elle en hochant la tête; plût à Dieu ! Elle a bien l’air d’un cadavre car il est minuit, l’heure où un sommeil de pierre pèse sur son corps roidi; mais, pendant ce temps, qui sait ce que perpètre son âme, par quelles voies maléficieuses elle rôde! Jusqu’au chant du coq, elle s’en va boire le sang des agonisants, ou dessécher le cœur des malheureux.
— Au fait, peu importe ; je pars demain.
— Hé oui, mon frère ; ton épreuve est accomplie. Mais, quand tu partiras, prends-moi avec toi; je promets de t’ètre utile. Je te préserverai de bien des dangers; je t’aiderai à éviter les pièges que ne manquera pas de te tendre la vieille.
Ce disant, elle tira d’un coffre vermoulu une brosse de chiendent, une pierre à aiguiser et un mouchoir bleu.
Au matin, l’année de trois jours étant écoulée, la sorcière devait rendre la liberté à Fêt-Frumos et lui donner le cheval promis. Pendant le déjeûner, elle se faufila à l’écurie, pour retirer leur âme aux sept juments noires. Elle plaça les sept âmes dans le corps d’une haridelle fourbue, qui n’avait que la peau et les os; après quoi, sur l’invitation de la vieille, Fêt-Frumos put se lever de table et aller choisir sa monture.
Les juments sans âme étaient donc d’un noir étincelant ; tandis que la maigre haridelle, couchée dans un coin, sur un tas de fumier, ne payait pas autrement de mine.
— Mon choix est fait, dit Fêt-Frumos en la désignant.
— Comment! fit la sorcière, c’est donc pour cette vilaine rosse que tu m’aurais servie ! Va, ne te gêne pas, mon garçon; prends plutôt une de mes belles juments. Elle sera bien à toi.
— Non, répliqua Fèt-Frumos, je préfère ce cheval-là.
La vieille claqua des dents, les membres secoués comme si elle allait tomber du haut-mal ; puis, reprenant son sang-froid, elle se mordit les lèvres, pour retenir le venin qui bouillonnait dans sa gorge.
— Eh bien, prends-le! grinça-t-elle enfin.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (10)

NOTES :

(1) Le trait des trois objets, bêtes ou plantes qui se font secourables, après que le héros leur a rendu service, est très fréquent dans tous les contes :
« En passant par une forêt, il vit un amas de broussailles auxquelles des bergers avaient mis le feu. Près de ces broussailles était un nid de fourmis qui allait être consumé par les flammes.
« Sauve-nous! crièrent les fourmis; sauve nos œufs, qui vont périr!  »
Stephen descendit de cheval, et, avec des mottes de terre humides, éteignit le feu, brisa les broussailles.
« Merci ! dirent les fourmis. Nous nous souviendrons de toi, et, dans quelques jours peut-être, nous te rendrons service.  »
(X. Marmier, passim. Les Cheveux d’or, conte bohème.)

(2) Littéralement un bordei, chaumière creusée en terre, habituellenent recouverte de roseaux. Habitation des Tziganes.

(3) «… Il l’épousera quand douze prétendants seront encore morts pour elle. A chaque prétendant on impose trois conditions. S’il ne peut les remplir, on lui coupe la léle. Voyez, voilà déjà onze têtes rangées sur le portail du palais. Il faut que vous tentiez l’épreuve avec un bon espoir. Dieu est plus puissant que le diable.
Jean frappe à la porte du palais.
« Que voulez-vous? demanda le gardien. — Je veux épouser la fille du roi. — Voyez- vous ces têtes? — Oui. — La vôtre y sera bientôt jointe. — Soit. — Entrez, puisque je ne puis vous empêcher de faire une folie ». (X. Marmier, passim. Jean et Jacques, conte islandais).

(4) Sorte de veste de peau d’agneau.

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