BEL-ENFANT DE LA LARME (6)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Génar, homme de haute et robuste taille, était donc monté sur sa bêle favorite, un cheval sans pareil, qui avait deux âmes (1). Ils poursuivaient un daim, à une journée de marche, quand brusquement le cheval s’arrêta, ayant ouï le mâtin du château qui donnait de la voix, aboyant d’une seule tête; et le coursier, les oreilles droites, les naseaux frémissants, répondit à ce cri d’alarme par un hennissement qui sonna dans les bois profonds comme l’appel du cor.
— Quelle mouche te pique? N’es-tu pas content? demanda le chasseur au cheval ensorcelé.
— Hum! C’est pour toi, maître, que je ne suis pas content. Fêt-Frumos a ravi ta fille.
— Tout beau! Faut-il se presser pour les joindre?
— Bah! nous les rattraperons,
Génar s’affermit sur les étriers et vola comme l’effroi à la poursuite des fugitifs. Il les atteignit bientôt. Mais Fêt-Frumos, gêné par son fardeau, ne pouvait opposer grande résistance; car Génar lui aussi, était baptisé et tenait sa force de Dieu, et non des esprits de l’enfer. 
— Fêt-Frumos, dit le noir chasseur, tu es un beau jeune homme; c’est pourquoi j’ai pitié de toi. Pour cette fois-ci je te fais grâce, mais n’y reviens plus!
Puis il emporta sa fille et disparut soudain, comme s’il eut cessé d’exister.
Mais Fêt-Frumos pensait à son Frère de Croix, qu’il avait vu pleurant d’amoureux ennui. Sans peur, il revint sur ses pas, et, pendant que Génar forçait un sanglier à deux journées de marche, il trouva derechef la jeune fille seule, mais cette fois pâle et désolée, — plus belle encore dans sa tristesse.
Fêt-Frumos déroba nuitamment deux chevaux à l’écurie du château et ils s’évadèrent sans bruit. Ils chevauchaient, comme les rayons de lune sur les vagues bondissantes; ils fuyaient sous la froide étoile, comme s’envolent deux songes heureux, tandis que, dans le lointain, hurlaient sans trêve les sept gueules du mâtin vigilant.
Tout à coup, malgré leurs efforts pour avancer, ils se sentirent, comme dans les cauchemars, cloués sur place, rivés au sol. Un nuage de poussière les enveloppa : c’était Génar, monté sur son cheval dont le sabot broyait des étincelles, les crins au vent, la bouche écumante.
Roulant des yeux furieux, sans proférer un mot, il saisit Fêt-Frumos de ses poings noueux, le lança aux confins du ciel, dans les nues orageuses, puis disparut avec sa fille comme naguère.
Fêt-Frumos, consumé par la foudre, retomba en une poignée de cendres dans le sable aride du désert. De ce peu de poussière naquit une source d’eau vive qui coulait sur un lit de diamants. Des arbres aux épais feuillages l’enverdirent d’une ombre délicieuse et fraîche.
Si quelqu’un avait pu deviner le langage plaintif de cette source, ce passant eut compris que le flot mélancolique murmurait, comme une étemelle complainte, le ressouvenir d’Iliane, le désir de la blonde fiancée de Fêt-Frumos.
Mais qui pourra jamais surprendre le secret d’une source qui pleure aux solitudes ?

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (7)

NOTE :

(1) D’après la croyance populaire, certains animaux auraient plusieurs âmes; le chat, qui a « la vie dure », en aurait sept.

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