BEL-ENFANT DE LA LARME (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le soleil, à son lever, leur sourit avec amour. Humide de rosée, la robe d’Iliane modelait les chastes contours de son sein ; mais son visage d’une pâleur de cierge, ses petites mains jointes sur sa poitrine, ses cheveux épars emmêlés d’herbes, ses paupières closes cernées d’ombre, la faisaient semblable à une morte.
Fêt-Frumos para de fleurs de mai ce front charmant et pur ; puis, après un vague prélude sur son galoubet le plus doux, il chanta, assis aux pieds d’Iliane, des aubades et des cantiques d’épousailles.
Aux champs d’azur du ciel, le soleil marchait, semeur de rayons; et les fleurs aux parfums ravivés, enveloppaient toujours d’invincible sommeil les yeux de la jeune fille, tandis que les accents langoureux de la flûte berçaient ses rêves de fiancée. 
Quand le soleil eut fait la moitié de sa course, Fêt-Frumos écouta le souffle de la dormeuse, pur et calme. Il se pencha doucement sur son front, qu’il effleura de ses lèvres, légères comme le vol d’une abeille. Alors elle ouvrit ses yeux
éblouis, où flottaient les songes du matin ; encore ensommeillée, elle tendit vers son amant ses bras blancs comme du lait et lui dit avec un bienheureux sourire :
— C’est toi !
— Comment ne serait-ce pas moi !
Ils pleuraient de bonheur.
Et tandis que la vierge rêveuse le caressait ingénument :
— Ame de ma mère (1), lève-toi! dit Fêt-Frumos.
Elle tressa sa chevelure, et tous deux, enlacés, suivirent à pas lents les allées de myrthes, vers les blanches demeures de l’île enchantée.
Alors Fêt-Frumos, menant Iliane à son Frère de Croix :
— Voici ma fiancée.
L’empereur sourit. Puis, comme oppressé par un intime chagrin , il entraîna son compagnon dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte sur le lac. Là, il soupira, et ses yeux, penchés sur l’eau limpide, y laissèrent tomber des larmes muettes. A cet instant, un cygne solitaire voguait, son aile d’argent gonflée, et plongeait
dans l’onde frémissante son col becqué de corail.
— Frère, tu pleures, dit Fêt-Frumos. Et pourquoi ?
— Tu m’as délivré de mon ennemie, la Mère des Forêts, et je ne payerais pas de tous mes trésors l’étendue de ton bienfait; et pourtant j’ai encore un bon office à te demander. Jeune comme tu me vois, je devrais aimer la vie,
comme ce cygne amoureux de l’onde où il s’ébat. Hélas! il n’en est rien. Une gentille princesse, aux yeux pleins de ciel, blanche comme l’écume du torrent, m’a pris le cœur. C’est la fille de Génar, le fort des forts, le noir chasseur
qui sonne du cor dans les halliers impénétrés. Aussi belle est la fille, aussi farouche est le père. Vains furent mes efforts pour la ravir de son château. Le tenterais-tu pour moi?
Malgré le désir qu’avait Fêt-Frumos de se délecter en amour, la Fraternité de Croix qu’il avait consentie lui était plus chère encore que sa fiancée.
— Empereur, puisque tel est ton vouloir et que je suis ton Frère de Croix, je partirai.
Au moment des adieux, lliane lui chuchota à l’oreille :
— N’oublie pas un instant, Fêt-Frumos, que mes yeux pleureront comme des fontaines, tant que durera ton absence.
Il la regarda avec mignardise, tâcha de la consoler; puis se déliant de son étreinte, il sauta en selle et partit.
Il traversa des bois déserts, gravit des monts aux cimes neigeuses ; et le soir, la lune, pâle comme la face d’une morte, lui montra des sommets déchiquetés, où les volcans allumaient leurs fanaux, tels que des lanternes fumeuses pendues à la voûte du ciel.
Au point du jour, Fêt-Frumos avisa que la chaîne de montagnes où il s’était engagé allait se perdre au sein d’une mer d’émeraude, dont les vagues pressées verdissaient plus loin que le regard, jusqu’aux barrières de l’azur.
Dominant le flot, se haussait un roc abrupt, au chef couronné par une forteresse dont les blanches parois semblaient recouvertes de boucliers d’argent.
A l’une des fenêtres, à travers un réseau de verdure, Fêt-Frumos aperçut la tète d’une jeune fille, au visage rêveur comme une nuit d’automne. C’était la fille de Génar.
Elle courut ouvrir les portes du château, qu’elle habitait seule, comme la fée de cette solitude.
— Salut à ta Seigneurie! dit-elle à son hôte.
Cette nuit, il m’a semblé que je conversais avec une étoile, et l’étoile me disait que tu viendrais à moi, envoyé par un puissant empereur qui m’aime.
Dans la salle basse, un mâtin à sept têtes gardait le foyer. Quand une seule tête aboyait, on l’entendait à une journée de marche; mais quand les sept tètes aboyaient à la fois, on les entendait à sept journées de marche.
Or Génar, s’oubliant aux sauvages curées, battait la campagne, loin du château.
Fêt-Frumos prit la jeune fille dans ses bras, piqua des deux et l’emporta au galop vers la grève déserte.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (6)

NOTE :

(1) Locution roumaine pour exprimer la chose qui vous est la plus chère au monde.

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