BEL-ENFANT DE LA LARME (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Quittant alors le festin, Fêt-Frumos prit sa masse sur l’épaule et suivit, par monts et par vaux, la ravine frayée par le mortier jusqu’à ce qu’il arriva, au point du jour, devant un palais de jaspe, perdu au milieu d*un jardin de fleurs inconnues, aux parfums étranges. Et ces fleurs se paraient de tout l’arc-en-ciel, bleues, rouges et blancbes. Des mouches d’or y voltigeaient, comme une pluie d’étincelles, dans la lumière radieuse du matin.
Entre deux grandes cuves, devant la porte, filait une belle jeune fille, au vêtement blanc comme le givre ensoleillé. Ses lourdes tresses d’un blond de miel caressaient son pied nu; une couronne de muguets ceignait son front lisse, d’où semblait jaillir une source de rayons. Ses doigts délicats tournaient un fuseau d’or, et de sa quenouille d’argent naissait un fil si délié qu’on l’eût prit plutôt pour un rayon de lune. 
Aux pas légers du jeune homme, la fileuse leva ses yeux, bleus comme l’eau des lacs.
— Sois le bienvenu, Fêt-Frumos, gazouilla-t-elle avec un tendre sourire. Il y a si longtemps que tu passes dans mes songes! Tandis que mes doigts tordaient la laine, mes pensées te suivaient. Je veux te faire un vêtement de la toison de mes ouailles, le tisser de charmes et de sortilèges, afin qu’en le portant, tu penses à moi et m’aimes d’amour. Laisse-moi de mon fil te tisser une tunique; de mes jours, une vie de bonheur !
Comme elle regardait Fêt-Frumos, le fuseau glissa de sa main et la quenouille tomba par terre. Elle se leva, confuse de son aveu, les bras abandonnés, les paupières basses.
Fêt-Frumos approcha, et, dans une douce étreinte, il lui murmura à l’oreille :
— Chère, ô chère, tu es belle! Qui donc es-tu?
— Qui je suis?… Je suis lliane, la fille de la Mère des Forêts, répondit-elle en soupirant. M’aimeras-tu, maintenant que tu sais qui je suis?
Elle lui prit la tête entre les deux mains, et d’un long regard, anxieuse, plongea dans son âme.
— Que m’importe ta mère, puisque je t’aime ! dit Bel-Enfant de la Larme.
— Alors, fuyons ! s’écria-t-elle en se nouant étroitement à son bien-aimé ; car si ma mère te trouvait là, elle te tuerait; et, toi mort, je mourrais aussi.
— Sois sans crainte, répliqua le jeune homme, en se dégageant de ses bras. Mais où donc est ta mère?
— Depuis ta venue, elle se débat dans le mortier où tu l’as enfermée, et ses dents rongent les chaînes de fer.
— Je veux la voir! déclara Fêt-Frumos, en faisant un pas du côté où se trouvait la vieille.
— Fêt-Frumos, attends encore un peu. Je veux te dire ce qu’il faut faire pour vaincre ma mère. Tu vois ces deux grandes cuves. L’une contient de l’eau de puits, l’autre de l’eau de force. Quand ma mère combat un ennemi et se sent faiblir : « Trêve! lui dit-elle, buvons un coup! » Mais elle boit de l’eau de force, tandis que son adversaire ne boit que de l’eau de puits- Change les cuves de place ; alors, pendant la lutte, c’est toi qui boiras de l’eau de force, et elle, de l’eau de puits (1).
Sans tarder, Fèt-Frumos transporta les cuves, puis il courut derrière la maison.
— Hé ! la vieille, que fais-tu?
A ces mots, la Mère des Forêts, d’un suprême effort, fit voler en éclats sa geôle de roc et de fer, et se dressa hors du mortier avec un élan si furieux, que son corps long et maigre atteignit les nuages.
— Heureuse rencontre ! grinça-t-elle, en se rapetissant peu à peu. Maintenant, à la lutte !
Nous verrons bien, cette fois, qui de nous deux réduira l’autre!
— Soit ! répondit Fêt-Frumos.
Aussitôt, la vieille l’empoigne par la ceinture, l’élève au-dessus des nuées et le précipite sur le sol, où il enfonce jusqu’aux chevilles.
A son tour, Fêt-Frumos se rue contre son ennemie, la brandit au plus haut des airs et l’enterre jusqu’aux genoux.
Elle se dégage, harassée.
— Trêve ! dit-elle. Buvons un coup !
Ils suspendirent le combat pour reprendre haleine. La Mère des Forêts, leurrée, but de l’eau de puits, et Fêt-Frumos, de l’eau de force; sur-le-champ, un flot de vie coula dans ses veines épuisées.
Et, d’un bras raffermi, il saisit la vieille, la plante comme un pieu dans le sol, l’y ensevelit jusqu’à la gorge, et, levant sa masse, d’un coup asséné sur le crâne, il le fait voler en éclats.
Aussitôt le ciel se charge de vapeurs; un vent glacé hurle dans l’étendue morne, déracinant les chênes centenaires. Des serpents de feu déchirent la robe noire des nuages, les eaux semblent aboyer, et le tonnerre gronde au loin, comme un tocsin d’épouvante…
Soudain, au milieu des épaisses ténèbres, Fêt-Frumos voit surgir une ombre argentée; c’est Iliane, pâle, les cheveux défaits, qui lui tend les bras. Il court à elle et la presse sur sa poitrine. A demi-morte de terreur, elle se laisse aller et cache ses mains glacées au sein du jeune homme. Pour la ranimer, il lui baise doucement les paupières. A travers les abîmes des nuées, la lune glisse un rayon couleur de rouille, et Fêt-Frumos aperçoit deux étoiles bleues qui brillent d’un éclat limpide, les yeux de sa bien-aimée.
Puis il se prend à fuir à travers la tempête, avec son fardeau d’amour entre les bras. — La blonde fiancée avait penché le front et semblait dormir.
Quand il est arrivé près du jardin de l’empereur, son Frère de Croix, il la dépose dans la barque, comme en un berceau, et traverse le lac. Sur l’autre bord, il arrache giroflée, serpolet et marjolaine, et lui façonne, près de la grève, une molle couche, où elle s’endort comme l’oiseau des nids.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (5)

NOTE :

(1) Cette « eau de force » ou eau de vie est bien connue des traditionnistes. Elle est, dans le folklore aryen, un souvenir encore vivace de la boisson des dieux, du sôma des Hindous, de l’ambroisie des Grecs et du meth des Germains. Si l’on veut bien pousser l’analyse jusqu’au bout (voir Franz Linnig, Deutsche Mythenmärchen, page 116-130), on verra qu’il s’agit en définitive de la pluie fécondante, retenue dans les nuages par une nymphe ou un dragon, et qui n’en sort qu’avec la foudre, sous les coups de l’éclair. Dans l’épisode qui nous occupe ici, la description indique assez qu’il est aussi question d’un orage. On se rappelle la source d’eau vive abritée par le frêne Ygdrasil et dans laquelle une jeune fille va puiser chaque matin pour
en arroser l’arbre du monde, qui sans cette rosée périrait. Dans une mulLitude de contes populaires, cette même eau vivifiante réapparaît sous forme de source, de puits, de ruisseau, et opère des miracles : elle fortifie les faibles, rajeunit les vieux, ranime les morts, transfigure les bêtes enchantées en hommes (voir les contes de Grimm, n° 87, 120, 179 de l’édition Hermann Grimm).
La pluie ou la rosée bienfaisante, telle est l’eau de force qui, issue des nuages, a été localisée ensuite sur terre, et c’est dans les sources où elle coule que les héros solaires, qu’ils s’appellent Achille, Siegfried ou Fêt-Frumos, puisent, en se baignant ou en se désaltérant, la vigueur qui les rend invulnérables et vainqueurs.

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