BEL-ENFANT DE LA LARME (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

A la troisième vesprée, la masse, en retombant, s’en vint heurter une porte de bronze, qui résonna avec un long grondement sourd.
L’huis fut brisé; le téméraire entra.
Entre deux crêts dentelés comme une mâchoire de louve, la lune montait, argentant le cristal d’un lac au fond sablé d’or. Sur une lie d’émeraudes enchâssée de myrthes  touffus, se dressait un haut château de marbre, blanc comme l’aile d’un cygne, et dont les murailles, plus polies qu’un miroir, réfléchissaient la forêt et la plaine, le lac et ses rivages.
Une barque dorée attendait près de la porte d’airain, sur les eaux endormies, et les fenêtres du palais versaient de mélodieux accords dans la grande nuit sereine.
Fêt-Frumos saisit les avirons et silla comme un martin-pêcheur jusqu’aux degrés d’albâtre du château.
Il y pénétra.
Des candélabres de vingt coudées tordaient leurs milles branches sous les portiques et dans les escaliers. La grand’salle était supportée par des colonnes d’or; une table de santal occupait le centre, couverte d’une nappe de borandjick (1) et d’assiettes taillées dans une seule perle. Des boyards, revêtus de pelisses de zibeline, siégeaient sur des divans de Perse, tous joyeux comme les jours de jeunesse, beaux comme les soirs de fiançailles. Un d’entre eux avait le front diadèmé d’escarboucles, celui-là beau comme la pleine lune d’une nuit d’été; — mais Fêt-Frumos était le plus beau de tous.
— Gracieux accueil te soit fait, gentil seigneur ! dit l’empereur. J’ai entendu louer la vaillance de Fêt-Frumos, mais oncques ne le vis (2).
Alors Fêt-Frumos :
— Tu me sembles riche de pouvoir et de vœux accomplis; mais peut-être ne le seras-tu pas longtemps, car je suis venu te défier en combat singulier et venger mon père de tes outrages.
— Je n’ai jamais outragé ton père; j’ai guerroyé contre lui en loyal ennemi. Mais toi, je ne te combattrai pas; je préfère appeler les laoutars (3) et dire aux échansons de remplir les coupes. Jurons-nous plutôt éternelle alliance, soyons Frères de Croix!
Alors les deux princes s’embrassèrent aux acclamations des boyards; ils burent et s’adressèrent des questions.
— Que crains-tu le plus au monde? dit le grand empereur à Fêt-Frumos.
— Je ne crains que le Seigneur Dieu. Et toi?
— Moi je crains le Seigneur Dieu et la Mère des Forêts, une vieille femme d’une laideur monstrueuse, qui parcourt mes domaines sur l’aile de la tempête. Partout où elle passe, l’herbe ne verdit plus, les villages sont brûlés, les bourgs rasés. J’ai, pour la vaincre, levé dix armées hérissées de fer; seul j’ai survécu à dix défaites. Lors, pour que mon empire ne soit mué en un vaste cimetière, j’ai composé avec elle, et lui ai concédé la dîme de tous les nouveau-nés de mes peuples. C’est ce soir, qu’elle viendra réclamer ce tribut.
Au premier coup de minuit, les visages des convives s’assombrirent, car, à la dernière vibrée, la Mère des Forêts, goule insatiable aux noires ailes d’orage, avec ses cheveux de joncs pourris, sa face cave comme une falaise, allait apparaître. (4)
— Ahô-hô-hô-hô-hô!
Déjà grondait son hululement rauque; déjà flambaient ses yeux, tels que des brûlots, sur l’entrebaillement de sa bouche d’ogresse.
Fêt-Frumos marcha à sa rencontre.
Dès qu’elle fut proche, il la saisit de toute sa force et la jeta dans un énorme mortier de pierre, dont il ferma l’ouverture d’une meule géante, scellée de sept chaînes de fer. Dedans, la vieille sifflait et écumait de rage, mais en vain.
Puis Fêt-Frumos reprit son siège au haut bout de la table.
Tout à coup, à la clarté de la lune, on vit les eaux du lac se fendre et se dresser en deux hautes parois. Quel était ce prodige? La Mère des Forêts, ne pouvant rompre son cachot, escampait avec le mortier et creusait ainsi la nappe fluide. Elle allait toujours, roulant à travers les futaies et laissant après elle, parmi les arbres broyés une ornière béante. Bientôt elle disparut dans les cavernes de l’ombre (5).

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (4)

NOTES :

(1) Etoffe de soie crêpée imitée des tissus de Brousse. En Roumanie, on en fait surtout dea voiles et des foulards.

(2) Le jeune empereur, tant dans le texte courant que dans la tradition orale, parle le dialecte moldave, riche en racines slaves, qui lui donnent un cachet d’archaïsme que le traducteur a essayé de conserver, en recourant discrètement, lui-même, à la langue du seizième siècle. Pour chacun des autres personnages, d’ailleurs, — pour Génar notamment, au parler si rond, si bonhomme, — il a observé des procédés de style analogues.

(3) Ménétriers roumains, dont les instruments caractéristiques, outre le violon et la contrebasse, sont la flûte de Pan et la cobza sorte de grosse mandoline.

(4) La Mère des Forêts est assimilable aux dragonnes, qui, dans bien des contes, jouent le même rôle, et la description extérieure du personnage concorde : « Et cette dragonne avait la face toute labourée de rides, la bouche béante, la chevelure sauvage et les youx caves. Ses lèvres sèches exhalaient une odeur infecte ». (Stan Bolovan, conte roumain publié par Slavici)

(5)  » A minuit juste, quand le jour et la nuit font trêve pour un moment, las de la lutte, Stan pressentît qu’il allait se trouver en face d’une chose inouïe, d’une aventure qui ne se peut raconter. Ce fut terrible comme l’approche d’un dragon et c’était comme si le  monstre se frayait à coups de pierres un chemin à travers la haute futaie « . (Stan Bolovan, conte roumain publié par Slavici)

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