BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

CONTE

Aux anciens jours — quand les hommes n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui et que le Seigneur foulait encore de ses pieds sacrés les solitudes muettes de ce monde (1) — aux anciens jours vivait un vieil empereur, sombre comme la nuit d’hiver, avec une épouse aimable et jeune comme la lumière de l’aube.
Depuis cinquante ans, il guerroyait contre son voisin. Ce voisin venait de mourir, léguant à son fils un héritage de haine et de vengeance. Et l’empereur à la barbe de neige, las d’un demi-siècle de luttes, semblait un vieux lion aux dents émoussées, aux griffes usées à la curée. Il n’avait jamais déridé son front soucieux, ni répondu, fût-ce par un sourire, aux chansonnettes naïves d’un enfant, aux doux propos de sa jeune épouse, ou aux gaillards récits de ses compagnons de tente, de ceux-là même qui avaient blanchi sous ses ordres.

Or il sentait déjà, le vieil empereur, son sang se glacer dans ses veines, et toujours il ne voyait personne autour de lui à qui remettre sa masse de commandement. Aussi sortait-il triste de sa couche, que le ciel avait dorée mais point bénie, et triste encore il enfourchait son cheval de guerre pour charger à la tête de ses braves.
L’impératrice, cependant, seule dans le grand palais vide, se consumait de long ennui. Ses cheveux, blonds comme l’or pur, tombaient en désordre sur l’inféconde blancheur de son sein; des larmes muettes s’égrenaient sur ses joues pâlies; et ses fins sourcils tendaient un arc de douleur sur l’azur de ses yeux noyés de tristesse.
Quittant son chevet désert, elle franchit un jour le seuil de la salle voûtée où trônait, au-dessous d’une lampe perpétuelle, l’image vêtue d’argent de la Mère des Douleurs, et se laissa choir sur les degrés de pierre qui montaient vers l’icone sacré.
Tout à coup, par l’effet de l’imploration de l’impératrice abîmée, les paupières de la froide image se mouillèrent et une larme perla au bord de l’œil noir de la Mère de Dieu.
L’orante se releva, approcha sa lèvre pieuse et but cette larme de miracle.
Et, de ce moment, elle fut grosse.

(1) Ce conte est si noble de tenue, qu’on a peine à croire qu’il soit du tout au tout d’origine populaire. Aussi aurait-il besoin, plus que n’importe quel autre de ce recueil, d’être authentifié par des passages parallèles empruntés à d’autres contes. De là ces quelques notes. Pour le début, comparez le conte espagnol Là où un homme peut dîner, deux peuvent dîner, dans les Contes populaires de Xavier Marmier, Paris, 1885 : « Au temps où le Christ parcourait l’Espagne avec ses apôtres, un soir, loin de la ville et du village, il découvrit dans une plaine aride une solitaire maisonnette. C’était la demeure d’un pauvre vieux charbonnier nommé Antonio. Saint Pierre, fatigué d’une longue marche, dit à Notre Seigneur : « Voulez-vous que nous demandions dans cette cabane asile pour la nuit? — Volontiers, répond le Seigneur ».

*

Un mois, deux mois, neuf mois s’écoulèrent, et l’impératrice mit au monde un enfant blanc comme l’écume du lait, aux cheveux blonds comme un rayon de lune.
Pour la première fois, l’empereur sourit; des fontaines de vin coulèrent sur les places publiques; des rumeurs de fête ébranlèrent les dômes du ciel, et le soleil s’attarda trois jours à son midi pour regarder les danses et les cavalcades.
La mère baptisa son fils Fêt-Frumos din Lacrima (Bel-Enfant de la Larme). Il grandit comme le sapin des bois, gagnant par chaque lunaison autant que d’autres en une année. Bientôt il demanda une masse de fer, qu’il lança jusqu’aux étoiles et qui se vint briser comme verre sur son petit doigt tendu. Alors il réclama la grande masse d’armes de son père : il l’envoya tournoyer jusqu’aux palais de la lune et la reçut de nouveau sur son petit doigt : cette fois la masse résista.
Le lendemain, Fêt-Frumos prit congé de ses parents pour passer sur les terres du jeune empereur voisin, l’ennemi de sa race. Il se vêtit en berger, d’une chemise de soie écrue, tramée des pleurs de sa mère; il se coiffa d’un chapeau fleuri, bordé de cordons rouges et de perles ravies au cou des princesses ; il glissa dans sa ceinture un galoubet pour les rondes et une flûte pour les chansons d’amour; et quand le soleil dépassa les toits de la hauteur de deux lances, il se mit en voyage sur le grand chemin du monde.
Il allait, jouant de ses pipeaux, et, pour marquer les étapes, il jetait sa masse, celle que son petit doigt n’avait pu briser, si haut qu’elle dépassait les nuées, si loin qu’elle retombait devant lui à une journée de marche.
Les pics et les vallées épiaient sa chanson, les sources émues se troublaient, les ruisseaux dressaient leurs ondelettes pour mieux ouïr, et les aigles, juchés sur les mornes glacés, demandaient à l’écho de la montagne le ressouvenir du dolent refrain.
Tandis que fascinée, la nature entière contemplait l’impérial berger, les yeux noirs des jeunes filles se voilaient d’amoureuse rosée; les pastours qui le voyaient passer, appuyés sur leur houlette noueuse, se sentaient au cœur un frisson de bravoure et de ravissement.
Mais laissant derrière lui gars et pucelettes, Fêt-Frumos marchait toujours; il marchait,
chantant ses joies et ses espoirs, tandis que dans l’air, comme une étoile vagabonde ou comme un faucon d’acier, sa masse d’armes décrivait son arc éblouissant.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (3)

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